Archives de la catégorie ‘Essais de géopolitique’

Mes plus fidèles lecteurs – et, Dieu sait qu’il y en a – vont penser que je fais une sorte de fixation sur le théâtre moyen-oriental. Je m’en défends. D’ailleurs je viens de regarder Gasland.

Le changement c’est maintenant

Le récent atterrissage d’Edward Snowden à Moscou a alimenté les spéculations sur sa prochaine destination. Mais le contexte global de l’affaire n’est jamais évoqué. Assumant une mission de service public d’information, votre serviteur prend de son temps pour vous expliquer ce qui est réellement en jeu.

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Pourquoi les Etats-Unis cherchent-ils à extrader M. Snowden ? Ce consultant en sécurité IT à la NSA a dévoilé l’existence d’un système automatisé de stockage et de traitement de l’information, connu sous le nom de PRISM. Le scandale est-il à la hauteur de l’info ? Non : PRISM n’est en effet que la face visible de la partie émergée de l’iceberg « surveillance globale des communications » américain. On se réfèrera pour plus de précisions à l’excellent article de Kitetoa sur Reflets.info, où on visualise la place de ce « Planning Tool for Resource, Integration, Synchronization, and Management » dans le dispositif  :

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Ce que Kitetoa a appelé la « Big picture », c’est l’ensemble de ce système stratégique global, visible sur la première image. Alors, on sait depuis longtemps que les Etats-Unis sont le flic du monde. Julian Assange ou Bradley Manning sont au courant. Même s’il leur arrive de se prendre les pieds dans le tapis quand vient le moment de transcrire en droit international des opérations du type de celle qui a permis l’interpellation de Kim Dotcom, en général, quand Washington a un objectif, les choses se font. Seulement c’est moins facile depuis quelque temps.

Quand à la fin de la guerre froide, la superpuissance s’est retrouvée seule aux commandes, il y a eu quelques cafouillages, mais en gros, tout le monde fermait sa gueule. Il a fallu les attentats du 11 septembre 2001 pour qu’on se rende compte que le colosse pouvait aussi avoir des soucis. Depuis cette remise en question de l’autorité américaine, les rouages grincent de plus en plus. Si tous ont suivi l’OTAN en Afghanistan, l’expédition irakienne n’a pas fait l’unanimité (on pourrait une fois de plus rappeler ce « non » splendide de Villepin à l’Assemblée Générale de l’ONU en 2003, mais ça ferait chauvin).

C’est que l’opération visant à réduire Saddam Hussein sentait fort le pétrole. Tellement fort en fait que les mauvaises langues ont chuchoté que la guerre pour l’énergie avait commencé. L’Iran, dans le collimateur depuis Bush père, devait être la prochaine conquête sur la liste. Sauf que si les Américains ont déjà plein d’alliés dans le secteur (Turquie, Jordanie et, last but not least, Israël), il leur restait un caillou dans la rangers : la Syrie. Bachar Al-Assad, dentiste éduqué en Angleterre, ne voulait pas le pouvoir à la base. Mais à la mort de son père, il est propulsé à la tête de l’Etat. Et on a beau être un président contraint, on peut ne pas apprécier que des mercenaires formés en Jordanie par la CIA viennent prétendre au contrôle de votre pays.

Bachar se trouve un allié de poids en la personne de Vladimir Poutine. Lui est président de la Russie depuis une vingtaine d’années. Bon, il a dû passer la main à son poteau Medvedev pour pouvoir modifier la Constitution russe et faire plus de deux mandats, m’enfin il n’a jamais été très éloigné du Kremlin. Il se trouve que la Russie est géographiquement proche de l’Iran, et même de la Syrie. Et pour Vladimir, avoir tout plein de bases américaines à côté de chez lui, ça lui paraît être une mauvaise idée. Laisser le contrôle de l’Asie Centrale à Barack, ça l’ennuie. Alors il utilise tous les moyens à sa disposition pour soutenir Bachar, les moyens légaux (veto à l’ONU), et les autres.

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Oui, il est illégal aux termes du droit international de vendre ou de fournir des armes à un pays en état de guerre civile. La France semble ne pas le savoir, mais les Allemands, eux, sont au courant. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils refusent de fournir une aide militaire, même sous forme de matériel, à l’une des deux faction en présence. Et le fait que l’Allemagne dépend en grande partie du gaz russe pour son approvisionnement énergétique doit l’aider à avoir envie de respecter le droit international.

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Tout ça va de pair avec la prise d’influence croissante des BRICS sur les marchés internationaux : le Brésil dans l’agriculture, la Russie sur le plan de l’énergie, l’Inde dans l’industrie de production, la Chine dans les productions high-tech, l’Afrique du Sud dans les métaux précieux. Dans ce contexte, que reste-t-il aux Américains ? La haute technologie (cf. supra), et le Big Gun. Tous deux sont utilisés à des fins stratégiques, pour conserver le leadership global.

De fait, nous vivons dans un monde multipolaire. Mais l’Asie concentre les ressources démographiques, industrielles et énergétiques. Il y a fort à parier que dans les vingt prochaines années (et même en cas d’effondrement économique global), le centre de gravité du monde ne se déplace vers l’Est. Ce pied de nez récent de Poutine « Snowden a ‘free man’ in Moscow airport, Russian president says » n’est qu’une manifestation de ce transfert de pouvoir. La guerre civile en Syrie en est une autre manifestation.

ImageCarte politique du monde en 2007

Depuis le début de l’opération Anonymous #OpSyria, je n’ai de cesse de m’interroger sur le degré de connaissance des acteurs de ce « mouvement », sur la qualité de leur conscience du tropisme géopolitique autour de ce pays à l’heure actuelle.

Quelques commentaires sur Reflets.info, quelques tweets de-ci, de-là, m’ont convaincu de préciser quelques notions à ce sujet, à mon niveau, et de mon point de vue.

Sur le traitement médiatique des évènements en Syrie

A l’instar de Gérard Chaliand, dont le travail a déjà fait l’objet d’un article ici, le traitement médiatique de la guerre civile syrienne me paraît volontairement biaisé (voir cette video). Sans trop s’avancer sur les responsables de cette prise d’angle, on peut raisonnablement penser que les media occidentaux soutiennent de fait l’insurrection car tel est l’intérêt de l’alliance stratégique à laquelle nous appartenons.

Le stratagème paraît d’autant plus décelable qu’il a été utilisé il y a un an en Lybie. Les motifs de l’intervention de l’OTAN en Afrique du Nord ont été révélés par la suite des évènements dans ce pays, « découverte » de gisements pétroliers, abandon de la convertibilité en or de la monnaie lybienne, divisions politiques allant parfois jusqu’au pire. On pourrait aussi évoquer l’Égypte ou la Tunisie, où l' »après » est à de nombreux égards pire que l' »avant » pour les citoyens lambda. Mais quel est donc l’intérêt de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord dans le conflit syrien?

Les interventions de l’OTAN ces dix dernières années

Le 11 septembre 2001 aura été un évènement chargé de symboles, mais plus de dix ans après le choc des images, ce qui ressort entre autres, c’est que pour la première fois depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, les États-Unis ont été attaqués sur leur sol. On peut porter du crédit aux théories du false-flag sur cet évènement, toujours est-il que le leader du monde unipolaire issu de la chute de l’URSS n’apparaissait plus comme intouchable.

L’intervention en Irak visait à mon sens, et ç’a été le sentiment de beaucoup de citoyens du monde à ce moment-là, essentiellement un moyen pour les États-Unis de s’assurer un accès peu onéreux à de vastes ressources pétrolières.

L’intervention en Afghanistan, quant à elle, relevait plus de la manœuvre géostratégique selon moi. Regardons de plus près la carte de la région :

https://i2.wp.com/ecoles.cstrois-lacs.qc.ca/didapages/jmpeia/livres/Afghanistan/carte_afghanistan.jpg

Source

L’Afghanistan est frontalier de l’Iran, du Pakistan, et de la Chine de manière plus anecdotique. Nous avons ici une région frontalière avec un pays qui fait les gros titres depuis bien longtemps, je veux bien sûr parler de l’Iran. La ligne Irak-Iran-Afghanistan fait donc à nouveau l’objet de toute l’attention des alliés de l’OTAN depuis 2001-2003. L’Iran est sous le feu des projecteurs depuis quelques années aussi, la Syrie, quant à elle, subit depuis un an le feu tout court. Quel est donc l’intérêt de cet axe en plein continent asiatique?

Le glissement du centre de gravité du pouvoir mondial

Son intérêt, c’est d’assurer aux membres de l’OTAN, et aux États-Unis en particulier, le contrôle politique des pays de cette ligne Syrie-Irak-Iran-Afghanistan, justement parce qu’elle est au cœur d’un éventuel dispositif russo-chinois. Et de fait, si d’alliance militaire connue il n’y a pas, le rapprochement de la Russie et de la Chine fait peur à Washington.

En effet, depuis 2001, les américains n’ont plus l’immunité que leur conférait le titre de super-puissance militaire : toute stratégie frontale pouvant être déjouée par contournement (voir ici), l’acte de guérilla du 11 septembre (réel ou supposé) a agi comme acte de guerre ouvrant les hostilités.

La crise économique de 2008 ayant mis à jour les défaillances structurelles de l’économie américaine, toute intervention armée des États-Unis est perçue depuis comme un moyen basique de maintenir l’autorité dans « les provinces de l’Empire ». La Syrie aurait complété idéalement le dispositif de l’OTAN au Proche et Moyen Orient, avec l’allié velléitaire qu’est Israël.

Or, la Russie, de manière très officielle, s’est opposée à toute intervention militaire en Syrie. Ce « non » russe doit être perçu pour ce qu’il est, un signal d’arrêt aux ambitions américaines dans la région. Nous assistons donc bien au glissement du centre de gravité des pouvoirs dans le monde, du bloc Amérique du Nord-Europe de l’Ouest, vers la zone Russie-Chine.

Va-t-on vers une Troisième guerre mondiale?

Au niveau politique, un conflit global n’arrangerait personne : ni les États-Unis, qui y perdraient tout, ni le bloc russo-chinois, qui a des contrats ou des actifs à faire honorer par les membres de l’OTAN.

L’Europe non plus n’y trouverait pas son compte, et est d’autant plus en danger qu’elle serait exposée à la différence de l’Amérique du Nord, à des déploiement terrestres aisés.

La seule issue possible pour l’Union européenne serait de se doter d’une véritable politique étrangère commune, de se positionner sur un non-alignement du type NAM, voire de type suisse, sans négliger d’entretenir, toujours de manière commune, des forces défensives suffisantes sous commandement européen.

Et nos Anonymous dans tout ça?

Les hackers qui participent à l’#OpSyria doivent bien comprendre qu’en aidant les rebelles (armés par la CIA), ils aident le pays qui a appréhendé dans la plus parfaite illégalité Kim Dotcom, le pays qui veut extrader des non-ressortissants pour mise à disposition de contenus sous copyright, le pays en bref qui n’est pas le meilleur défenseur des libertés sur Internet.

Alors à mes yeux, dans le meilleur des cas, ils sont inconséquents, naïvement exposés au feu médiatique – et c’est pardonnable, sauf en cas de guerre civile : directement impliqués en tant que belligérants, leur cas relève du droit Pénal (De la participation à une activité mercenaire, soit au maximum sept ans d’emprisonnement et de 100 000 euros d’amende). Deuxième option, ils sont impliqués contractuellement, mais alors ils ne sont plus les gentils hackers dont on nous parle ici et .

Add. : for english-speaking readers, I can translate this article within 1~2 days. Just ask me via Twitter by clicking here, or via the comments.

Add. 2 : Les peines évoquées par le droit Pénal français ne s’appliquent qu’aux ressortissants français.

EDIT le 30/06/2012 @ 1538 : coquilles, mise en page
EDIT le 01/07/2012 @ 2113 : Ajout Add. 2, changement de catégorie
EDIT le 03/07/2012 @ 2136 : mise en page
EDIT le 24/11/2015 @ 0842 : suppression de la référence à Imad Fawzi Shueibi, qui pour avoir une analyse géopolitique intéressante, est aussi capable de commettre des ouvrages portant le titre « How a female think ». Parce que ses valeurs ne sont pas en conformité avec les miennes, je retire sa mention ; par honnêteté intellectuelle, et parce que le chercheur en géostratégie doit savoir trouver ses sources, y compris chez les imbéciles, je laisse cette note d’édition.

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Cette courte note pour en appeler aux bonnes volontés : je voudrais réaliser une ou plusieurs cartes exhaustives de l’influence politique américaine dans le monde. En effet, de multiples stratégies sont utilisées par les États-Unis pour asseoir leur autorité dans le monde : révolutions « colorées », putschs « légaux » ou pas, aide aux contestations localisées.

Ce travail nécessite une matière que je n’ai pas dans son intégralité. Je peux la rassembler seul, mais ce sera beaucoup plus long, et il est quand même plus agréable de travailler à plusieurs.

Il sera nécessaire de collationner pour chaque pays des données politiques, économiques, et militaires, de mettre en place un système d’évaluation de son degré d’implication, ainsi que l’échelle correspondante.

Je précise que ce travail, s’il est réalisé, devra être placé sous le régime d’une licence open-source. Un article doit être publié sous peu à ce sujet, restez connecté. Le corpus aura vocation a être diffusé, mais vous pouvez travailler sous pseudonyme.

Vous pouvez prendre contact avec moi ici, ou sur Twitter.