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Critique du modèle libre

Publié: 16 octobre 2012 dans Libre philosophie

Quand on aborde le sujet des logiciels libres, on a le plus souvent affaire à deux types de réactions. D’un côté, ceux qu’on pourrait appeller les fanboys, prêts à défendre le modèle corps et âme, quitte à abandonner toute argumentation logique ; de l’autre, les sceptiques, qui objecteront la plupart du temps en posant certaines questions qui font mal. Nous listerons quelques-unes de ces questions, et d’autres interrogations qui se sont fait jour suite à la réflexion menée autour de la philosophie des logiciels libres, auxquelles l’auteur n’a pas forcément de réponse.

La première des objections courantes est la suivante : comment un produit « gratuit » peut-il constituer un modèle économique viable ?

Différents modèles économiques coexistent dans le monde du logiciel libre, rappelons tout d’abord que « free » est entendu dans le sens de « libre », et non pas dans le sens de « gratuit ». Certaines sociétés proposent la dernière version de leur logiciel en payant, et les versions antérieures en gratuit. Certaines entités, comme la fondation Apache (Apache est un logiciel de serveur, qui équipe 65 % des machines en 2011, et qui possède sa licence libre spécifique, la licence Apache) basent leur fonctionnement sur le conseil, la formation et l’assistance. L’encyclopédie libre Wikipedia – qui n’est pas un logiciel, mais reste un produit intellectuel, fonctionne sur la base du mécénat. Il existe énormément de manières de gagner sa vie avec les logiciels libres, une réponse plus complète et plus rigolote en anglais est disponible ici : 11 open source business models.

Puis viennent une série d’interrogations auxquelles les réponses sont moins évidentes (même si pour les Bill Gates en herbe, on a déjà résolu la plus importante). La première concerne la capacité d’innovation. En mettant en libre disposition un ensemble de briques élémentaires, ne risque-t ‘on pas de perdre la capacité à innover ? Quand la Chine communiste ne respectait pas la brevetabilité des biens industriels, les industriels se contentaient de copier les innovations. En ne rémunérant pas le créateur, n’y a-t’il pas un risque de n’intéresser aucun inventeur ?

On pourrait commencer par objecter que la création ne naît pas forcément d’un intérêt financier direct, l’argument risquerait de paraître léger face à la complexité de l’appareil industriel. Prenons le problème autrement. Quand une société humaine veut innover, elle finance ce qu’on appelle la recherche fondamentale. C’est à dire qu’elle paie des gens pour avoir des idées bizarres et essayer de les mettre en œuvre. Pendant ce temps, ces chercheurs ne sont pas productifs. C’est pour cela que l’on finance aussi la recherche appliquée, pour essayer de valoriser les idées bizarres sus-citées. En gros, si on veut de l’innovation, il faut s’en donner les moyens, de ce côté-là, rien ne change donc.

Un autre point soulevé est celui du risque de dévaluation de la valeur-travail, par l’utilisation massive de contributeurs bénévoles. Ici je laisse la parole à Perlseb, qui faisait remarquer dans les commentaires de mon premier article : « la valeur travail ne baisse pas lorsque les bénévoles font du zèle. C’est la valeur travail rémunéré, c’est-à-dire travail soumis, ce qui n’est pas la même chose. […] Le travail (rémunéré) d’un informaticien ne sera donc pas de développer des logiciels mais de les assembler selon les besoins précis d’une entreprise. Et effectivement, ce travail d’assemblage sera nettement moins valorisant (moins créatif). » Le développeur a ses propres briques, plus celles des autres programmeurs, bénévoles ou non. Il a donc juste plus de matière première.

Le point le plus gênant reste, dans ce chapitre consacré à la critique du modèle libre, l’exigence de renouvellement. Le logiciel libre fonctionne, par rapport à l’industrie classique, en cycle court. Ubuntu sort une nouvelle version tous les six mois, en contrebalançant cette cadence par un cycle de support long de deux ans (versions LTS, Long Term Support). La survie des entreprises du libre passe par cette recherche permanente de l’innovation, et on peut se demander si cette exigence du modèle est fiable à long terme, si elle est « tenable ». Mais six mois, c’est aussi le temps qu’il faut pour faire mûrir du blé en semis de printemps… les temporalités sont encore gérables.

Dernière grande objection, et pas des moindres : « de toute façon, c’est moche et ça marche pas ». Certes, jusqu’au début des années 2000, les logiciels libres n’étaient pas très beaux, et mieux valait connaître le terminal pour s’en sortir. L’explication en est  simple: les développeurs libres n’ont pas commencé par recopier l’existant. Ils ont commencé par créer les outils dont ils avaient besoin, des outils le plus souvent sans interface graphique, c’est à dire, sans bouton où cliquer, juste un écran noir et un point d’insertion clignotant : la ligne de commande, le terminal, peu importe comment on l’appelle. Ensuite, et pour répondre à un besoin d’ouverture, ils ont commencé à écrire des interfaces graphiques. Alors bien sûr, au début, elles ressemblaient à Windows, à Office, à Photoshop. Mais aujourd’hui les recherches en termes d’ergonomie du bureau par exemple, sont légion dans le libre. Et Gnome 3, est nettement en avance en termes d’ergonomie sur, par exemple, Windows 7, alors qu’ils sont sortis en même temps. Si on n’aime pas Gnome 3 – on a le droit – on peut tester Unity, Cinnamon pour rester dans les systèmes novateurs, Maté ou XFCE si on est plus conservateur. Et si vous privilégiez la vitesse de votre PC à son aspect visuel, vous utiliser Fluxbox ou Openbox, ou pas de gestionnaire de bureau du tout. L’utilisateur a le choix.

Enfin, on peut parler des problèmes de compatibilité des jeux video. La plupart de ceux-ci sont en effet conçus pour fonctionner avec Windows. La seule solution jusqu’à présent était d’utiliser un implémenteur, comme Wine, sans que le fonctionnement de tous les jeux soit garanti. Heureusement, et ceci risque de faire sauter définitivement le pas à de nombreux utilisateurs, Steam, une boutique de vente de jeux en ligne, se propose, via l’équipe des développeurs de Valve Software (qui a réalisé Half-Life notamment), de créer un client 100 % compatible Linux. L’équipe qui travaille sur ce projet donne des nouvelles sur son blog, une version de test va être lancée d’ici quelques semaines. Les choses, pour les gamers, vont ici dans le bon sens.

EDIT le 16/10/2012 @ 11:45 : correction de coquilles

EDIT le 28/01/2013 @ 21:39 : mise à jour lien image

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Bill et Richard

Publié: 15 octobre 2012 dans Libre philosophie
https://i1.wp.com/tech.arulns.com/wp-content/uploads/2008/07/richard-stallman-and-bill-gates.jpg

Impossible de trouver une image de Bill Gates et Richard Stallman ensemble

 

En 1975, Bill Gates a 20 ans. Il écrit en trente jours avec Paul Allen un langage de programmation, le BASIC, qu’il vend 35$ la copie. Début 1976, il commence à essayer de protéger son travail via une « Lettre ouverte aux amateurs », où il indique ne pas vouloir fournir gratuitement son travail. Il commence dès lors à protéger son travail en utilisant pour ses logiciels des licences basées sur le modèle classique du brevet de propriété intellectuelle américain. Microsoft naît au début des années 1980, et la création pour IBM de MS-DOS fera sa fortune. Pour la petite histoire, MS-DOS est très largement inspiré de CP/M, le système d’exploitation des machines Amstrad à l’époque.

Richard Stallman, lui, est programmeur au Massachusets Institute of Technology à cette époque. Suite à un problème avec son imprimante, il décide d’améliorer le pilote de celle-ci, soit le logiciel qui commande les mécanismes d’impression. Mais il se rend compte que la source du logiciel, c’est à dire le code écrit par les ingénieurs de chez Xerox, est inaccessible, car breveté.

Stallman, nourri à l’éthique hacker dès le début des années 1970, habitué à la coopération entre programmeurs, décide alors de lancer le projet GNU. Son idée était que si le code, breveté, ne peut être ni modifié ni – au moins – étudié, il n’était pas conçu dans le but d’être amélioré. Et qu’il ne valait donc rien pour la communauté des programmeurs. Il commence donc à écrire et à distribuer autour de lui ses propres programmes. Il attribue explicitement aux utilisateurs le droit de copier, modifier, distribuer ses logiciels, la seule condition étant que toute amélioration apportée soit elle-même « libre » d’être copiée, modifiée, distribuée.

Ces deux figures, symboles a posteriori de deux conceptions du logiciel, nous permettent de comprendre deux grandes tendances au sein du monde des programmeurs depuis la fin des années 1970 : d’un côté les commerciaux, qui écrivent le code pour faire fonctionner un produit, de l’autre, les universitaires, qui développent des logiciels pour répondre à leurs propres besoins.

Nous avons vu que si le développement coûte très cher, la copie d’une information numérique, d’un fichier ou d’un logiciel ne coûte quasiment rien. Vous ne pouvez certes pas « copier-coller » une pomme, ou une voiture. En plus des savoirs-faire, des techniques, des plans, vous auriez besoin des matériaux de base, d’un outillage conséquent, de ressources précises. Dans le cas d’un logiciel, ou de toute information, la copie, la redistribution ne coûte presque rien.

Une information numérisée ; sa reproduction illimitée quasiment gratuite : il ne manque plus à cette information que la « liberté » pour que nous entrions réellement dans la société du savoir.

Sources : Bill Gates et Richard Stallman, copie informatique

Addendum : Les quatre libertés fondamentales telles qu’elles sont exprimées par Richard Stallman résument la logique « libre » :

  • la liberté d’utiliser le logiciel
  • la liberté de copier le logiciel
  • la liberté d’étudier le logiciel
  • la liberté de modifier le logiciel et de redistribuer les versions modifiées
https://i0.wp.com/upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9a/Altair_BASIC_Paper_Tape.jpg

Le premier programme de Bill Gates, le BASIC pour Altaïr 8800

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un logiciel ? Wikipedia nous le décrit comme « un ensemble d’informations relatives à des traitements effectués automatiquement par un appareil informatique. »

C’est exactement comme les cartes perforées de l’orgue de Barbarie. Des informations diverses relatives à la tâche à effectuer sont écrites par un opérateur humain (pour l’instant). Des trous dans la carte perforées, des instructions, des scripts, du code en informatique. Wikipedia nous informe en outre que « le logiciel est un élément indispensable à l’utilisation de tout appareil informatique. » Votre orgue de Barbarie ne produira aucun son si vous n’« écrivez » pas une carte perforée. Pour les ordinateurs, c’est pareil. Votre feuille Excel ne fera pas de calculs si vous ne lui dites pas ce qu’elle doit calculer, de quelle manière, etc.

Les premiers logiciels ont donc été conçus par les créateurs des ordinateurs, qui venaient de concevoir une machine capable de calculer n fois plus vite que n’importe quel être humain, et qui voulaient se servir de cette capacité de calcul. Les universitaires, les militaires, les sociétés à l’origine de ces machines écrivaient eux-mêmes leur code. Puis est venu le moment où deux personnes ont eu le même ordinateur, ou au moins deux machines susceptibles de comprendre le même langage. Le premier a écrit un logiciel qui permettait, par exemple, de faire des additions. Le deuxième, plus porté sur les multiplications avait écrit un programme destiné à calculer des produits.

Pourquoi le premier codeur aurait-il dû réécrire le programme de multiplication, alors que son collègue d’à côté l’avait déjà fait ? Pourquoi « réinventer la roue »? Car une autre caractéristique des ordinateurs, c’est qu’une fois que l’information a été écrite, elle est reproductible à l’infini, sans perte, et pour un surcoût infinitésimal. Ces deux programmeurs ont naturellement échangé leur travail. Le logiciel est né, « libre » d’être étudié, partagé, modifié.

Puis le réseau a fait son apparition. Deux machines parlant le même langage pouvaient communiquer, échanger de l’information via les lignes téléphoniques, à n’importe quelle distance. Et nous avons changé de paradigme. C’était il y a plus de cinquante ans.

Références : voir l’histoire de l’informatique et ARPANET

Feu

Le feu comme technique

L’histoire du logiciel, corollaire et prolongement de la complexité technique développée au cours des deux derniers siècles, devrait être le marqueur d’un saut civilisationnel. En effet, s’il est communément admis que le savoir est le pouvoir, la façon dont s’articulent ces deux piliers de l’humanité a évolué au fil du temps.

Les premiers hommes devaient s’associer pour survivre, et aujourd’hui encore, nous ne pouvons rien seuls. Le premier homme qui a su dompter le feu, en entretenant un foyer par exemple, a dû faire connaître immédiatement à son propre entourage les techniques propres à cette connaissance. Entretenir un feu ne peut être fait « en secret », ne serait-ce que qu’à cause de l’attention constante nécessaire à la perpétuation de celui-ci. Mais le premier homme qui a su faire naître le feu ? Celui-ci a dû, lui, conserver l’opacité autour de sa pratique ou, tout au moins, l’envelopper d’une aura mystique, afin de s’assurer le pouvoir.

Cette étape, si elle n’a certainement pas été la première, a pu être la manifestation la plus élémentaire de la domination par la connaissance technique. Et de ce moment jusqu’à nos jours, où des drones pilotés par des opérateurs à des milliers de kilomètres de distance peuvent ôter la vie, c’est la même chose, la mystique en moins. La supériorité technique assure la domination. Le savoir assure le pouvoir.

Nous laisserons de côté les considérations métaphysiques, car si la foi peut aussi servir le pouvoir, le propos de l’ouvrage est concentré dans les lignes qui précèdent. Nous étudierons la supériorité technique en tant qu’instrument de la domination, et les modifications de cette conception qui découlent et qui peuvent découler de la philosophie des logiciels libres. Il est de nombreux mystères inexplicables, laissons au lecteur la liberté de faire sa propre opinion sur le sujet.

Szu-Ma Chien

Publié: 28 août 2012 dans Libre philosophie

« Chao Sheh était collecteur d’impôts au Chao. Lorsque la famille du seigneur Pingyuan refusa de payer l’impôt sur la terre, il les punit en appliquant le châtiment prévu par la loi, c’est à dire en exécutant neuf de leurs serviteurs. Dans sa rage, le seigneur Pingyuan voulut le tuer.

Chao Sheh lui expliqua : « Tu es un noble du Chao et pourtant tu as violé la loi en permettant à ta famille de se soustraire à l’imposition. Si la loi n’est pas respectée, l’État s’affaiblira et d’autres États viendront nous envahir et nous détruire ; et lorsque Chao aura disparu, qu’adviendra-t-il de tes biens? Si toi, qui es un noble, tu paies tes impôts comme l’exige la loi, la société sera en paix, l’État du Chao sera fort et pacifique et toi, Seigneur, en tant que membre de la maison royale, tu ne sera pas méprisé par le monde. »

Szu-Ma Chien, historien chinois (env. 145-86 av. JC)

Tous des Péloponnésiens?

Publié: 7 juin 2012 dans Libre philosophie

ImageScène de la Guerre du Péloponnèse

Une réflexion m’est venue à la lecture du discours de Périclès rapporté par Thucydide, les « Conseils aux Athéniens sur les exigences des Péloponnésiens », dans l’Anthologie mondiale de la stratégie de Gérard Chaliand.

En effet, Périclès décrit les Péloponnésiens comme des gens particuliers. Ce qui m’a fait réagir, c’est la phrase suivante :

« Ils mettent du temps à se réunir et ne donnent qu’une faible part à l’examen des affaires communes, la plus grande allant au soin des leurs. Chacun, au lieu de croire que sa négligence personnelle aura des conséquences fâcheuses, compte que quelqu’un d’autre s’occupe d’être prévoyant à sa place ; et ainsi, à la faveur du raisonnement semblable que tous se font individuellement, on perd de vue que l’intérêt commun est universellement sacrifié. »

Phrase étrange, qui fait fortement écho, vingt-cinq siècles plus tard, à l’individualisme forcené des sociétés occidentales, que combattent certains artistes et informaticiens.

Je vous renvoie vers l’intégralité du discours pour la remise en contexte, et vers cette excellente anthologie de M. Chaliand, publié dans la collection Bouquins chez Robert Laffont, pour les aspects stratégiques.

(edit le 07/06/2012 @ 2249 : coquilles)
(edit le 08/06/2012 @ 0904 : ajout légende image, mise en forme)
(edit le 01/07/2012 @ 2319 : changement de catégorie)